La Bible de Lobbes

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Autour de la Bible de Lobbes (1084). Les institutions. Les hommes. Les productions, dir. J.-M. Cauchies et M. Maillard-Luypaert, Bruxelles, Facultés universitaires Saint-Louis, 2008 (Publications du Centre de recherches en histoire du droit et des institutions, 28).

   
►► Depuis le 8 octobre 2012, la Bible de Lobbes est classée dans sa totalité avec la qualification de trésor par un arrêté de la Ministre la culture, Fadila Laanan.
   
La journée d’étude « Autour de la Bible de Lobbes (1084). Les institutions. Les hommes. Les productions », qui s’est déroulée le vendredi 30 mars 2007 au Séminaire épiscopal de Tournai, était organisée par le Centre de recherches en histoire du droit et des institutions (CRHIDI) des Facultés universitaires Saint-Louis à Bruxelles. Fondé en 1992, le CRHIDI rassemble les enseignants et chercheurs des Facultés actifs en histoire du droit et des institutions (du droit romain à la période contemporaine) en ce compris l’histoire de la vie politique au sens large, qu’ils soient juristes ou historiens de formation. Il publie les Cahiers du CRHIDI. Le CRHIDI soutient les recherches individuelles de ses membres et organise des tables rondes, notamment dans le but de confronter droit positif et histoire du droit, ainsi que des colloques internationaux.
 
Le manuscrit conservé aujourd’hui à la Bibliothèque du Séminaire épiscopal de Tournai (Cod. 1), sous l’appellation commune de « Bible de Lobbes », n’avait jamais fait l’objet auparavant d’une étude approfondie. L’objectif de la journée d’étude du CRHIDI était de faire le point sur une institution monastique – l’abbaye bénédictine Saint-Pierre de Lobbes – dans ses rapports avec le pouvoir épiscopal liégeois et cambrésien d’une part, avec l’Empire et la papauté d’autre part, à un moment très délicat : la réforme grégorienne de la fin du XIe siècle. L’objectif était également de vérifier si l’activité intellectuelle et artistique de l’abbaye de Lobbes et particulièrement la production d’une œuvre majeure, la Biblia Sacra, avaient pu servir la cause impériale ou, au contraire, les intérêts des réformateurs. Le développement du scriptorium de Lobbes était-il à mettre au crédit de la puissance impériale ou à celui de la réforme grégorienne ? Dans quel contexte précis s’inscrivait la grande Bible qui en était sortie: impérial ou grégorien ? impérial et grégorien ? Quelques questions fondamentales, au demeurant fort ambitieuses.
 
Après un mot de bienvenue adressé par le vicaire épiscopal et président du Séminaire, l’abbé Daniel Procureur, le directeur du CRHIDI, Jean-Marie Cauchies, membre de l’Académie royale de Belgique, professeur aux Facultés universitaires Saint-Louis et à l’Université catholique de Louvain, a présenté le Centre et souligné l’intérêt d’une exploration véritablement scientifique d’une œuvre aussi précieuse et du contexte qui a vu naître celle-ci. Dans son allocution, Monseigneur Guy Harpigny, évêque de Tournai, a lui aussi mis en évidence la nécessité d’une investigation scientifique qui permet de réunir autour d’un même patrimoine croyants et non-croyants. Monique Maillard-Luypaert (CRHIDI, Séminaire épiscopal de Tournai) a rappelé la destruction de l’abbaye de Lobbes par les troupes révolutionnaires en 1794 et insisté sur l’appartenance de la Biblia Sacra au patrimoine du Séminaire de Tournai, la présence du célèbre manuscrit étant attestée en ce lieu depuis au moins 1840.
 
Une brochette de spécialistes, réunis pour la circonstance, a fait ressortir l'intérêt de différentes approches. Approche strictement historique, avec Alain Marchandisse, chercheur qualifié du F.N.R.S. et maître de conférence à l’Université de Liège, Alain Dierkens, professeur à l’Université libre de Bruxelles, François Dolbeau, directeur d’étude à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes à Paris. Approche codicologique avec Jacqueline Leclercq-Marx, professeur à l’Université libre de Bruxelles. Approche textuelle, exégétique avec le Père Pierre-Maurice Bogaert o.s.b., professeur émérite à l’Université catholique de Louvain et membre de la communauté monastique de Maredsous, grand spécialiste de la Bible latine. Approche philologique avec Lucien Reynhout (Bibliothèque Royale Albert Ier). Approche iconographique et stylistique avec Noémi Thys, étudiante à l’Université libre de Bruxelles et à l’Université de Saragosse, travaillant sous la direction de Jacqueline Leclercq-Marx.
 
A l’époque de la confection de la Biblia Sacra – ou plutôt du volume mis en chantier et terminé par le scribe Goderan – l’abbaye Saint-Pierre de Lobbes relevait au spirituel du diocèse de Cambrai et au temporel de la principauté épiscopale de Liège : un cadre institutionnel pour le moins inconfortable dans la mesure où géographie ecclésiastique et géographie politique ne coïncidaient pas. S’il est vrai que l’évêque de Cambrai exerçait sa juridiction spirituelle sur ce petit territoire – partie intégrante de la principauté de Liège – situé sur la rive gauche de la Sambre, c’est manifestement dans l’orbite du prince-évêque de Liège que la célèbre abbaye évoluait, les liens avec ce dernier étant des plus étroits. Cet inconfort provient de ce que les deux diocèses ne prenaient pas le même parti dans la Querelle des Investitures. Même si Henri Ier de Verdun, alors prince-évêque de Liège, semble être resté assez modéré, le diocèse liégeois, et ce depuis Notger, était proche du pouvoir impérial. Cette prise de position se renforça d’ailleurs avec Otbert II, successeur de Henri. A l’inverse, l’évêque de Cambrai, Gérard II, soutenait la papauté. Quant à l’abbé de Lobbes, Arnould, les sources le montrent proche de l’empereur germanique Henri IV.
 
Alain Dierkens l’a dit avec force : il manque toujours une solide étude sur l’abbaye de Lobbes, ainsi que sur le chapitre collégial de Saint-Ursmer, aux XIe et XIIe siècles. Tout au plus savons-nous que par certains privilèges, Lobbes était proche de Liège, notamment par la présence de conseillers lobbains dans l’entourage du prince-évêque, ainsi que par le statut pour l’abbé de Lobbes de Prima Vox aux synodes. Ces éléments montrent, en plus, combien l’abbaye devait être un milieu culturel et intellectuel reconnu.
 
L’activité du scriptorium de Lobbes – dont l’étude approfondie reste elle aussi à faire – fut intense durant la période médiévale. Les catalogues des manuscrits produits par l’abbaye et conservés dans sa bibliothèque en sont la preuve. L’analyse critique, présentée par François Dolbeau, des inventaires anciens qui nous sont parvenus de la bibliothèque, témoigne de l’existence au sein de l’institution d’ouvrages rares, que peu d’abbayes possédaient. Cela prouve une fois de plus que Lobbes était au XIe siècle un centre culturel majeur. Il eût été impensable que cette abbaye ne possédât pas une Bible complète. A côté donc du volume achevé par Goderan en 1084 et qui ne comprend qu’une partie de l’Ancien Testament se trouvait un second volume reprenant les textes de l’Ancien Testament manquant au premier volume et les textes du Nouveau Testament. Il y a vraiment très peu de chance que ce second volume ait été l’œuvre du même scribe et qu’il ait été produit tout à fait à la même époque. Une chose est certaine désormais : au XVIe siècle, la « Bible de Lobbes » se présentait en deux volumes. Telle est la conclusion du Père Pierre-Maurice Bogaert.
 
Une approche codicologique du manuscrit, présentée par Jacqueline Leclercq-Marx, démontre le soin et la rigueur apportés par Goderan à la réalisation de cet ouvrage. La régularité de la réglure, la disposition du colophon et l’organisation des cahiers sont remarquables. Ces ordonnances mettent en lumière le travail du moine et la manière dont il organisait sa tâche.
 
Le manuscrit conservé au Séminaire de Tournai comprend 276 folios, et non 277 comme l’a écrit l’abbé Van Sint Jan dans le catalogue des manuscrits de la Bibliothèque du Séminaire, publié en 1950. Le foliotage a été opéré voici un an, l’erreur est désormais corrigée de manière définitive. L’analyse philologique atteste que le texte de la Bible de Lobbes fut recopié, notamment par certaines Bibles norbertines (Bibles de Floreffe et Bonne-Espérance). Autre certitude : contrairement à une ancienne tradition orale, reproduite par l’historiographie depuis le XIXe siècle, la Biblia Sacra de Lobbes n’a été envoyée ni au concile de Constance (1414-1418) ni au concile de Trente (1545-1563). Elle a par contre été expédiée à l’Université de Louvain, peu avant 1580, où elle a servi aux travaux de Lucas Brugensis (Lucas de Bruges) en vue d’une édition officielle de la Vulgate. Le Père Bogaert en a fait la démonstration.
 
L’interprétation qui, sur la base du colophon du manuscrit, tend à faire de Goderan, dans le cadre complexe de la Querelle des Investitures, un partisan inconditionnel de l’empereur germanique est aujourd’hui sérieusement remise en question par l’analyse lexicale. Si la présence du terme « le rebelle Hildebrand » laisse à penser que Goderan était impérialiste, l’analyse de Lucien Reynhout a d’abord montré que le scribe était assez original dans la composition de son colophon, n’utilisant pas systématiquement des formules anciennes et, ensuite, que les termes employés par le scribe peuvent indiquer une tendance inverse.
 
De même, l’analyse iconographique et stylistique a elle aussi des choses à nous apprendre dans le domaine des relations entre l’abbaye de Lobbes, le clan impérial et la papauté. Goderan (en admettant qu’il fut bien l’enlumineur) s’est montré une fois de plus original dans ses choix iconographiques et son style. De façon beaucoup plus large, chacune des trente-huit initiales – les unes historiées, les autres fleuronnées – mériterait à elle seule une publication fouillée qui pourrait démontrer de quelles tendances ces choix iconographiques relevaient. Sous la direction de Jacqueline Leclercq-Marx, Noémi Thys tentera une première étude du genre dans le cadre de son mémoire à l’Université libre de Bruxelles.
 
Dans les conclusions qu’il a tirées de la journée, le professeur Xavier Hermand (Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix à Namur) a relevé qu’il existait davantage de points d’interrogation, de doutes, d’hypothèses que de certitudes. Goderan fut-il le scribe et l’enlumineur ? Dans l’affirmative, Goderan fut-il le seul enlumineur ? Non sans humour, Xavier Hermand s’est même demandé si Goderan avait bel et bien été moine à Lobbes… Enfin, il a proposé d’ouvrir le champ d’investigation au-delà de l’abbaye de Lobbes, en comparant la Biblia Sacra avec les bibles atlantiques italiennes, dont le milieu de production relève plutôt de la papauté, mais également à travers l’étude d’autres milieux monastiques des deux diocèses envisagés.
 
Si le sujet de la « Bible de Lobbes » n’a pu être épuisé en ce 30 mars 2007 – le sera-t-il un jour ? –, il aura au moins suscité une belle rencontre, riche tant sur le plan scientifique que sur celui de la cordialité et de la convivialité. Les auditeurs ont pu se rendre compte de la manière dont il convenait de traiter un manuscrit de cette espèce : le soumettre à la « loupe », au « microscope », au « scalpel » de nombreux spécialistes pour en retirer la « substantifique moëlle ». Si les méthodologies mises en œuvre diffèrent selon les disciplines, il n’en demeure pas moins que chacune des recherches s’enrichit au contact de celle de l’autre. Les diverses approches se complètent, nourrissent les débats et contribuent toutes ensemble à confirmer des hypothèses et à en faire surgir de nouvelles. Autant d’approches, autant d’éclairages, autant de « regards croisés » qui ont été présentés lors de cette manifestation qui a rassemblé entre 120 et 130 personnes en provenance de divers horizons : monde académique et scientifique belge (Facultés universitaires Saint-Louis à Bruxelles, Université catholique de Louvain, Université libre de Bruxelles, Université de Liège, Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix à Namur, Katholieke Universiteit Leuven, Universiteit Gent, Universiteit Antwerpen, Bibliothèque Royale, Archives de l’Etat, Institut royal du patrimoine artistique, Abbaye de Maredsous, Archives de l’Evêché de Tournai, Archives de l’Evêché de Namur, Séminaire Saint-Paul de Louvain-la-Neuve) et étranger (France, Suisse, Grande-Bretagne, Canada), monde politique et institutionnel (Communauté française, Région wallonne), sociétés d’histoire locale (Beaumont, Enghien-Brabant, Les Bons Villers, Lobbes, Merbes-le-Château, Mons, Rance, Saint-Ghislain, Soignies, Thuin, Tournai), association des Guides de la Ville de Tournai. Les séances de travail étaient présidées par Monique Maillard-Luypaert, chercheur associé aux Facultés universitaires Saint-Louis, archiviste et conservateur du patrimoine du Séminaire épiscopal de Tournai, et par Jacques Pycke, professeur à l’Université catholique de Louvain et archiviste de la Cathédrale de Tournai.
  

Les "Actes" du Colloque ont été publiés
Autour de la Bible de Lobbes (1084). Les institutions. Les hommes. Les productions
, dir. J.-M. Cauchies et M. Maillard-Luypaert, Bruxelles, Facultés universitaires Saint-Louis, 2008 (Publications du Centre de recherches en histoire du droit et des institutions, 28).